Nutri-Score vs Yuka : qui a raison quand ils ne sont pas d'accord ?
Vous scannez un produit : Yuka affiche une pastille rouge, l'emballage montre un Nutri-Score plutôt favorable. Ce n'est pas un bug. Les deux outils ne mesurent pas la même chose et n'ont pas le même statut. Comprendre leurs méthodes permet d'utiliser chacun pour ce qu'il sait faire.
Deux outils, deux statuts
Le Nutri-Score est un logo public, recommandé par sept pays européens. Son algorithme est publié et révisé par un comité scientifique indépendant ; la dernière version s'applique en France depuis le 16 mars 2025.
Yuka est une application privée française, lancée en 2017 par Julie Chapon et les frères Benoît et François Martin. Elle revendique plusieurs dizaines de millions d'utilisateurs et indique se financer par une version payante, sans publicité ni financement par les marques. Sa méthode de notation lui appartient.
Comment chacun calcule sa note
Le Nutri-Score attribue des points pour 100 g ou 100 ml : l'énergie, les graisses saturées, les sucres, le sel (et les édulcorants dans les boissons) pénalisent ; les fibres, les protéines et les fruits, légumes et légumineuses compensent. Il ne tient compte ni des additifs dans les aliments solides, ni du bio.
Yuka donne une note sur 100 qui combine, selon sa méthode publiée, la qualité nutritionnelle (60 %, sur la base du Nutri-Score), la présence d'additifs (30 %, classés selon quatre niveaux de risque définis par l'application) et le caractère bio (10 %).
| Critère | Nutri-Score | Yuka |
|---|---|---|
| Ce qui est mesuré | qualité nutritionnelle | nutrition (60 %), additifs (30 %), bio (10 %) |
| Méthode | algorithme public, comité scientifique européen | méthode propre à l'application |
| Statut | logo officiel volontaire | service privé |
| Additifs | non (sauf édulcorants dans les boissons) | oui |
| Bio | non | oui |
| Échelle | A à E | 0 à 100 |
La source principale de divergence : les additifs
Tous les additifs autorisés dans l'Union européenne ont été évalués par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), et ces évaluations sont revues quand de nouvelles données apparaissent. Le dioxyde de titane (E171) en est un exemple : en 2021, l'EFSA a conclu qu'il ne pouvait plus être considéré comme sûr, et il a ensuite été interdit dans l'alimentation au niveau européen, la France l'ayant déjà suspendu en 2020.
Des chercheurs de la cohorte française NutriNet-Santé ont par ailleurs observé des associations entre la consommation de certains émulsifiants et le risque de maladies cardiovasculaires (BMJ, 2023) ou de certains cancers (PLOS Medicine, 2024). Ce sont des études d'observation, qui ne prouvent pas un lien de cause à effet. Yuka applique une logique de précaution plus sévère que la réglementation ; le Nutri-Score, lui, ne traite pas ces questions.
Cas pratique 1 : le soda sans sucre
Avec l'algorithme actualisé, un soda zéro obtient C au mieux : la présence d'édulcorants lui coûte 4 points. Yuka le note mal à cause de ses additifs. Les deux outils convergent donc davantage qu'auparavant, pour des raisons différentes. En 2023, le Centre international de recherche sur le cancer a classé l'aspartame « peut-être cancérogène » (groupe 2B), tandis que le comité d'experts FAO/OMS a maintenu sa dose journalière admissible.
Cas pratique 2 : le jambon blanc sans nitrite bio
Son Nutri-Score reste C ou D, car un jambon est salé, quelle que soit sa filière. Yuka peut lui attribuer une bonne note grâce à l'absence d'additifs et au bio. Les deux informations sont vraies : le produit est plus « simple », mais son sel justifie de le consommer avec modération. Les repères nutritionnels français recommandent de limiter la charcuterie à 150 g par semaine.
Cas pratique 3 : les céréales très sucrées sans additifs
Des céréales soufflées au sucre, sans additif, obtiennent D ou E au Nutri-Score. Yuka les pénalise aussi, mais seulement via sa composante nutritionnelle, faute d'additifs à sanctionner. Ici, c'est le Nutri-Score qui donne le signal le plus clair : l'absence d'additifs ne rend pas un produit équilibré.
Le débat autour de Yuka
La classification des additifs de Yuka n'est pas celle d'un comité scientifique public et peut être plus sévère que les agences sanitaires. En 2021, plusieurs décisions de justice ont donné raison à la fédération des industriels de la charcuterie contre Yuka sur sa présentation des nitrites. À l'inverse, l'application a contribué à une attention accrue des consommateurs aux listes d'ingrédients.
Comment utiliser les deux
Sources
- Santé publique France, questions-réponses sur l'algorithme actualisé (V11) : www.santepubliquefrance.fr
- Merz B. et al., « Nutri-Score 2023 update », Nature Food 5, 102-110 (2024) : www.nature.com
- Yuka, méthode de notation des produits alimentaires : help.yuka.io
- EFSA, « Dioxyde de titane : l'E171 n'est plus considéré comme sûr en tant qu'additif alimentaire » (mai 2021) : www.efsa.europa.eu
- Sellem L. et al., « Food additive emulsifiers and risk of cardiovascular disease in the NutriNet-Santé cohort », BMJ 2023;382:e076058 : www.bmj.com
- Sellem L. et al., « Food additive emulsifiers and cancer risk: results from the French prospective NutriNet-Santé cohort », PLOS Medicine, 2024
- CIRC/OMS, classification de l'aspartame (juillet 2023) : www.iarc.who.int
- Manger Bouger (Santé publique France), recommandations alimentaires pour les adultes : www.mangerbouger.fr