Le Nutri-Score est-il anti-français ? Roquefort, foie gras, camembert et la polémique
Un roquefort AOP en E. Un foie gras d'oie en E. Un comté affiné 24 mois en D. Ces notes alimentent depuis des années une polémique récurrente : le Nutri-Score serait une machine à dévaloriser le patrimoine gastronomique français et méditerranéen. Cette thèse a trouvé des relais politiques au plus haut niveau, notamment en Italie. Elle mérite d'être examinée sérieusement, sans militantisme dans un sens ou dans l'autre.
Les notes des produits traditionnels : le constat factuel
Il ne faut pas minimiser le problème. La majorité des fromages affinés, des charcuteries traditionnelles et des produits festifs français obtiennent effectivement des notes situées dans la moitié basse de l'échelle. Ce n'est pas une distorsion ni une erreur de calcul : c'est le résultat arithmétique d'une composition naturellement riche en graisses saturées et en sel, deux des quatre critères négatifs de l'algorithme.
| Produit traditionnel | Nutri-Score | Raison principale |
|---|---|---|
| Roquefort AOP | E | environ 3,5 g de sel et 20 g de graisses saturées pour 100 g |
| Comté AOP | D | graisses saturées élevées, protéines comptées (règle des fromages) |
| Camembert de Normandie AOP | D | graisses saturées et sel |
| Brie de Meaux AOP | D | graisses saturées et sel |
| Foie gras | E | graisses saturées et énergie |
| Jambon de Bayonne IGP | E | sel très élevé (4 à 5 g pour 100 g) |
| Saucisson sec | E | sel et graisses saturées |
| Mozzarella di Bufala AOP | C | peu salée : meilleure note de ces fromages |
Notes calculées par Nutri-Guess avec l'algorithme actualisé, à partir de compositions moyennes. Une référence donnée peut varier.
Ce tableau illustre deux réalités simultanées. La première est que les produits les plus riches en graisses saturées et en sel, indépendamment de leur qualité artisanale ou de leur certification d'origine, obtiennent mécaniquement les moins bonnes notes. La seconde est que cette hiérarchie reflète fidèlement la composition réelle de ces aliments : un roquefort est objectivement plus riche en graisses et en sel qu'une mozzarella, et le Nutri-Score le traduit correctement.
Coldiretti et la bataille italienne contre le Nutri-Score
La polémique la plus organisée est venue d'Italie. Coldiretti, principale organisation agricole du pays, a mené campagne contre le Nutri-Score, qu'elle présente comme une menace pour les produits traditionnels italiens, et a relayé cette position auprès des institutions européennes.
L'argumentaire de Coldiretti s'articule autour de plusieurs points. Le premier est que le Nutri-Score ignore les modes de consommation traditionnels : le parmesan se consomme en copeaux de quelques grammes pour aromatiser un plat, pas en tranches de 100 grammes. Le deuxième est que les produits AOP sont protégés précisément parce qu'ils respectent des cahiers des charges exigeants sur la qualité des ingrédients et des procédés de fabrication, une qualité que le Nutri-Score ne reconnaît pas. Le troisième est économique : une note E sur l'emballage constitue un désavantage commercial par rapport à des produits industriels de moindre qualité artisanale mais mieux réformulés pour l'algorithme.
Le gouvernement de Giorgia Meloni, entré en fonction en 2022, a porté cette opposition au niveau européen. Son ministre de l'Agriculture, Francesco Lollobrigida, a critiqué publiquement le Nutri-Score à plusieurs reprises, et l'Italie promeut son propre système, le NutrInform Battery.
La réponse française : l'EREN défend la neutralité de l'algorithme
Face à ces accusations, le professeur Serge Hercberg et l'équipe EREN de l'INSERM ont maintenu une position constante : l'algorithme du Nutri-Score est mathématiquement neutre et s'applique de façon identique à tous les produits de même composition, quelle que soit leur origine géographique.
L'argument central est le suivant : un parmesan et un cheddar anglais ou un manchego espagnol de composition nutritionnelle comparable obtiendront la même note. Ce n'est pas l'origine française ou italienne du fromage qui détermine la note, c'est sa teneur en graisses saturées et en sel. Si ces teneurs sont élevées, la note est basse. Si un fromage d'un autre pays a les mêmes teneurs, il obtient la même note. Il n'y a aucune préférence culturelle encodée dans l'algorithme.
Le comité scientifique européen a maintenu cette position lors de l'actualisation de l'algorithme : la règle propre aux fromages a été conservée, sans exception nationale. Le nouveau calcul a même légèrement amélioré la note des fromages à pâte dure peu salés : en France, 19 % des fromages à pâte ferme ou demi-ferme sont désormais en C, contre 5 % auparavant.
La règle spéciale déjà accordée aux fromages
Ce point est souvent omis dans les critiques les plus véhémentes. Le Nutri-Score a déjà fait un geste envers les fromages. Les défenseurs de l'algorithme estiment que ce geste est suffisant et qu'aller plus loin reviendrait à créer des exceptions nationales ou culturelles qui videraient de son sens la comparabilité internationale du logo.
La filière fromagère française : une position plus nuancée
En France, la filière laitière a elle aussi exprimé des critiques, en particulier sur les fromages traditionnels, mais le débat y a été moins politisé qu'en Italie. De grands groupes laitiers ont adopté le logo dès ses débuts, comme Danone, et Santé publique France publie la liste des entreprises et marques engagées.
Le cas du foie gras : le produit qui cristallise les tensions
Parmi tous les produits français concernés, le foie gras concentre les tensions de façon particulièrement symbolique. Sa note E est arithmétiquement cohérente : avec 40 à 50% de graisses totales dont une part significative de saturées, il accumule le maximum de points négatifs sur les critères lipidiques. Aucune quantité de protéines ou de fibres ne peut compenser un tel profil.
Les producteurs et défenseurs du foie gras avancent un argument de consommation réelle que l'on retrouve souvent dans le débat : le foie gras est un produit festif, consommé en petites tranches à Noël ou lors d'occasions particulières, pas en assiettes quotidiennes de 100 grammes. Son E ne reflèterait donc pas son usage réel dans l'alimentation française.
La réponse des épidémiologistes est double. D'une part, le Nutri-Score n'a jamais prétendu prendre en compte les fréquences de consommation : son périmètre est la comparaison intra-catégorie pour 100 grammes. D'autre part, l'argument festif pourrait s'appliquer à de nombreux produits sucrés ou gras que personne ne consomme en 100 grammes d'un coup, ce qui affaiblit sa portée en tant que principe général d'exception.
AOP et Nutri-Score : deux systèmes de qualité incompatibles ?
Les appellations d'origine protégée (AOP) et les indications géographiques protégées (IGP) certifient que des produits respectent un cahier des charges précis portant sur l'origine des matières premières, les méthodes de production et souvent le bien-être animal. Ces certifications garantissent une qualité artisanale, une traçabilité géographique et la préservation de savoir-faire traditionnels. Elles ne garantissent pas, et n'ont jamais prétendu garantir, un profil nutritionnel particulièrement favorable.
Un roquefort AOP peut simultanément être l'un des meilleurs fromages du monde sur le plan organoleptique et gustatif, respecter des conditions d'élevage et d'affinage exemplaires, et obtenir un E au Nutri-Score parce que sa composition en graisses saturées et en sel est objectivement élevée. Ces deux réalités ne se contredisent pas. Elles évaluent des dimensions différentes du même produit selon des critères différents, tout comme la certification AB ne préjuge pas du Nutri-Score ni l'Eco-Score ne renseigne sur la qualité gustative.
Confondre ces systèmes de qualité différents, ou exiger qu'ils convergent vers les mêmes conclusions, relève d'une catégorie d'erreur conceptuelle que les polémiques les plus véhémentes commettent souvent sans le formuler explicitement.
Ce que le E ne veut pas dire
La confusion la plus dommageable dans ce débat est celle entre « mauvaise note au Nutri-Score » et « produit à proscrire ». Ces deux notions ne sont pas équivalentes, et les concepteurs du Nutri-Score eux-mêmes ont toujours été clairs sur ce point.
Un E signifie que pour 100 grammes de produit, la composition nutritionnelle est défavorable selon les critères de l'algorithme. Il ne signifie pas que manger du roquefort ou du foie gras est dangereux, interdit ou même déconseillé en toutes circonstances. Les recommandations de santé publique françaises intègrent depuis longtemps les notions de fréquence et de quantité : les charcuteries et fromages riches en sel sont déconseillés en consommation excessive et quotidienne, pas dans le cadre d'une alimentation diversifiée où ils occupent une place modérée.
Une polémique légitime, mais mal dirigée
La critique adressée au Nutri-Score sur les fromages et produits traditionnels soulève des questions légitimes sur les limites de tout outil de notation simplifié. Il est vrai que l'algorithme ne tient pas compte des portions habituelles, ni de la fréquence de consommation, ni de la qualité artisanale, ni des traditions alimentaires culturelles. Ces limites sont réelles et reconnues par ses concepteurs.
Mais la conclusion selon laquelle le Nutri-Score serait anti-français ou anti-méditerranéen ne découle pas logiquement de ces limites. Un cheddar anglais à composition identique au comté obtiendrait la même note. Un pepperoni américain aussi chargé en sel et en graisses qu'un saucisson sec artisanal de l'Aveyron obtiendrait le même E. La neutralité géographique de l'algorithme est réelle, même si ses effets pratiques défavorisent structurellement des catégories de produits dont les traditions gastronomiques nationales sont particulièrement riches.
Ce que la polémique révèle, en définitive, c'est moins une faille du Nutri-Score qu'une question de fond sur ce qu'on attend d'un outil d'étiquetage nutritionnel : doit-il être un guide d'achat quotidien optimisant les nutriments, ou un outil capable de prendre en compte la diversité des pratiques alimentaires culturelles et des modes de consommation réels ? La réponse à cette question dépasse le seul Nutri-Score et engage toute la philosophie de l'information nutritionnelle publique.
Sources
- Merz B. et al., « Nutri-Score 2023 update », Nature Food 5, 102-110 (2024) : www.nature.com
- Santé publique France, questions-réponses sur l'algorithme actualisé (V11) : www.santepubliquefrance.fr
- Santé publique France, calculateur de l'algorithme actualisé (tableur, avril 2024) : www.santepubliquefrance.fr
- Santé publique France, liste des entreprises et marques engagées en France (février 2026) : www.santepubliquefrance.fr